De l’atelier à la scène, avec DeLaurentis

Heritage Modular : un instrument de musique né à Orsay

En avril 2026, au Printemps de Bourges, l’artiste DeLaurentis présentait sa création Pionnières, consacrée aux femmes qui ont profondément marqué l’histoire de la musique électronique. La scène, organisée comme un laboratoire, était peuplée d’instruments de musique d’époque, comme l’ARP-2500, mais aussi de machines plus modernes. Heritage Modular, un synthétiseur imaginé et construit dans un garage à Orsay, y trouvait naturellement sa place. Il prolongeait à sa manière l’héritage de celles qui ont tant apporté à la musique électronique : des nouveaux gestes, de nouvelles sonorités et de nouvelles façons de composer.

Pensé pour la scène et doté d’une expressivité unique, cet instrument a révélé toute sa magie lors de ce concert. La finesse du geste de DeLaurentis semblait se prolonger dans la matière sonore, comme si la machine répondait à l’artiste avec sa propre voix. Le superbe lead évoquait les textures des instruments à cordes, tandis que l’arpège glissait de sonorités feutrées vers des éclats plus brillants, au gré des inflexions de la ligne musicale.

DeLaurentis – Pionnières – 2026

Six années de travail auront été nécessaires pour parvenir à ce résultat.

Pionnières – Hommage à Suzanne Ciani

Heritage Modular est né d’une fascination pour les synthétiseurs modulaires, ces grands instruments électroniques inventés par des pionniers comme Bob Moog et Don Buchla dans les années 60/70, puis popularisés par des artistes comme Wendy Carlos, Suzanne Ciani et Jean-Michel Jarre. Grâce aux nouvelles possibilités offertes par les synthétiseurs, ces artistes ont pu sculpter le son, explorer et composer d’une manière totalement inédite.

En 2020, le projet prend sa source dans le désir de retrouver cette relation instinctive avec le son, telle que le permettaient déjà les instruments de l’époque, tout en s’inscrivant dans la modernité avec des fonctions plus contemporaines. Il cherche également à reprendre les codes esthétiques de cette époque : une ébénisterie de qualité, des matériaux nobles et une identité visuelle qui souligne sa filiation.

L’autre dimension essentielle du projet réside dans sa fabrication artisanale : l’instrument a été entièrement conçu et construit à Orsay, dans un garage. Impression 3D, usinage à commande numérique (CNC), gravure laser, soudure électronique, travail du bois. Les outils et les savoir-faire typiques des FabLabs ont permis de transformer progressivement une intention en un véritable instrument de musique.

Heritage Modular + Embodme ERAE 2

Cette aventure s’est aussi appuyée sur de nombreuses sources d’inspiration : les forums, les documentations techniques, mais aussi le livre Les Fous du son de Laurent de Wilde, qui retrace l’histoire incroyable des synthétiseurs et de ses inventeurs. Les échanges avec des membres de FabLabs, notamment à Orsay, et à Nanterre avec l’Electrolab, ont joué un rôle essentiel : conseils, discussions, essais, erreurs et améliorations successives ont accompagné la maturation du projet.

Des artistes, rencontrés lors du SynthFest France, comme DeLaurentis, Michel Geiss, Kurtz Mindfields, Olivier Delevingne, Freddy Angel, Tristan Bres, s3bzHack, Clawz SG, ADNZ, Eric Bouzillé et tant d’autres, ont joué un rôle déterminant dans cette aventure. En jouant avec l’instrument, en l’écoutant, et en partageant leurs impressions, ils ont contribué à orienter son développement. Grâce à leur regard et à leur sensibilité musicale, le projet a dépassé la simple construction d’une machine pour devenir un véritable outil de création, capable d’inspirer les musiciens et d’accompagner leur expression.

Cet instrument original s’appuie sur une conception innovante, alliant un cœur numérique de dernière génération avec un ensemble de modules jouant le rôle d’interface utilisateur. L’utilisation de câbles de patchs, de boutons et de voyants reprend les codes des synthétiseurs modulaires vintage. Le musicien retrouve ainsi très rapidement ses marques et peut concevoir de nouveaux sons comme il le ferait avec une machine des années 70. Le cœur du système est basé sur le moteur audio Pure Data, inventé par le chercheur Miller Puckette dans les années 90. Des années de travail ont été nécessaires pour ajouter les fonctions nécessaires pour ce projet. Une attention particulière a été portée à la qualité du son, avec la volonté de s’approcher du “grain” analogique, tant apprécié par les fans de musiques électronique.

Aluminium anodisé gravé au laser

Chaque module est doté d’une face avant en aluminium anodisé noir, découpée par usinage CNC. Les légendes sont obtenues par gravure au laser bleu. Le rendu final est proche de celui des synthétiseurs de l’époque. Le nommage des connecteurs et boutons a nécessité plusieurs itérations afin de rendre l’utilisation la plus intuitive possible.

L’ébénisterie a fait également l’objet de beaucoup d’attention : le boîtier est réalisé en chêne massif, avec des assemblages obtenus par usinage CNC. Le traitement du bois au tampon avec de multiples couches de teinture d’antiquaire et une finition à la cire lui donnent cet aspect haut de gamme. La touche finale est amenée par la poignée en cuir, signature des équipements de scène.

Boitier en chêne massif

L’utilisation des technologies numériques rend possible des fonctions rares pour ce type de synthétiseur : la mémorisation des réglages, y compris les câbles, la polyphonie avancée et l’expressivité avec le standard MIDI MPE. Contrairement aux machines vintages des années 70, qui étaient assez figées, cet instrument est vivant et évolutif : chaque version du logiciel apporte de nouvelles possibilités, choisies en fonction des besoins exprimés par les utilisateurs. C’est ainsi que des fonctions avancées ont été développées pour le spectacle Pionnières.

Cette aventure continue avec la construction de plusieurs exemplaires de ce magnifique synthétiseur, toujours à l’échelle artisanale. De nouveaux concerts sont prévus dans les prochains mois, où nous aurons le plaisir de l’écouter à nouveau sur scène.

Ce projet montre qu’avec de la passion, de la persévérance et une communauté bienveillante, il est possible de créer un objet complexe et ambitieux dans un garage ou un FabLab. Il illustre pleinement l’esprit Maker : apprendre en faisant, partager les expériences et transformer progressivement une idée personnelle en un objet vivant. Ce projet rappelle que la technologie peut devenir un véritable moyen d’expression au service de la création artistique.

Une pensée toute particulière et mes plus sincères remerciements à DeLaurentis, qui a offert à cet instrument l’émotion et la lumière de sa première grande scène.

https://www.heritagesynthesizers.fr/

https://delaurentismusic.com/

https://sisterswithtransistors.com

https://www.laurentdewilde.com/ecrits/les-fous-du-son-2